Le site de Khirokitia (ou Choirokoitia) est l’un des ensembles archéologiques les mieux préservés du Néolithique précéramique en Méditerranée orientale. Situé dans le district de Larnaca, sur l’île de Chypre, il s’étend sur une colline entourée d’un méandre de la rivière Maroni, à environ 6 km de la côte sud actuelle.

Découvert dans les années 1930 par l’archéologue chypriote Porphyrios Dikaios, puis fouillé de façon extensive par une mission française du CNRS à partir des années 1970, Khirokitia a été occupé entre le VIIᵉ et la première moitié du VIᵉ millénaire av. J.-C. Le village est inscrit depuis 1998 au Patrimoine mondial de l’UNESCO pour sa valeur exceptionnelle comme témoignage des débuts de la société néolithique en milieu insulaire.
Le site se compose d’habitations rondes en pierre disposées au sein d’un vaste mur d’enceinte, témoignant d’une société organisée avec une économie fondée sur l’agriculture, l’élevage et la collecte de ressources naturelles. La diversité du matériel archéologique — outils en pierre, structures domestiques, pratiques funéraires — offre un cadre privilégié pour étudier les adaptations humaines à un environnement insulaire au Néolithique.
Des techniques d’imagerie avancées pour interroger la santé infantile
Le projet « Vivre en contexte insulaire au Néolithique (Chypre, VIIᵉ–VIᵉ millénaire av. J.-C.) », soutenu par Arpamed et réalisé en 2025, s’inscrit dans une démarche pluridisciplinaire visant à mieux comprendre la santé et la vie corporelle des très jeunes enfants de Khirokitia, à partir de l’étude des 1000 premiers jours de la vie — une période clé du développement humain.
Les restes humains exhumés à Khirokitia constituent l’une des plus larges séries disponibles pour le Néolithique ancien, avec des centaines d’individus, dont une quantité exceptionnelle de nourrissons de moins d’un an. L’objectif du projet était d’explorer les risques sanitaires et les modifications corporelles au tout début de la vie, en mobilisant des technologies médicales récentes :
- Observations macroscopiques des ossements pour détecter les signes visibles de pathologies.
- Microscopie numérique et microtomographie (μCT) pour analyser la micro-structure osseuse sur des échantillons d’enfants, permettant de reconnaître des marqueurs biologiques jusque‑là inaccessibles dans l’archéologie standard.
- Tomodensitométrie médicale et numérisation 3D des crânes pour étudier la forme et les modifications structurelles des crânes.
Ces approches intégrées ont transformé la capacité à lire les traces biologiques laissées dans les ossements anciens, ouvrant de nouvelles perspectives pour comprendre les conditions de vie des populations néolithiques.

Une pathologie infantile repérée : le scorbut néonatal
Une des découvertes majeures du projet est l’identification du scorbut néonatal, aussi appelé maladie de Thomas Barlow, chez plusieurs nourrissons de Khirokitia. Cette pathologie, due à une carence sévère en vitamine C, peut être fatale en l’absence de supplémentation. Les analyses μCT ont mis en évidence des micro‑structures osseuses parfaitement compatibles avec la physiopathologie de cette maladie, ce qui constitue un référentiel diagnostique inédit pour les populations anciennes. Auparavant, le scorbut néonatal était rarement reconnu dans les contextes archéologiques faute d’indices fiables à l’échelle micro‑anatomique.
Ces résultats suggèrent que des contraintes nutritionnelles sévères affectaient les très jeunes enfants dans ce village insulaire, probablement liées à des limitations alimentaires ou à des pratiques de sevrage inadaptées à l’apport en vitamine C.
Déformations crâniennes et pratiques culturelles
Outre les pathologies, le projet a mis au jour des déformations crâniennes intentionnelles chez certains individus. Ces déformations, reconnues grâce à la tomodensitométrie médicale et à la numérisation 3D, sont attribuées à l’application de dispositifs contraignants pendant les premiers mois de la vie. Les données 3D permettent aujourd’hui de :
- caractériser la forme des crânes avec précision,
- distinguer crânes déformés et non déformés,
- quantifier l’ampleur des modifications,
- et poser des hypothèses sur les significations sociales ou culturelles de ces pratiques.
Ces résultats montrent que des gestes culturels influençaient le corps dès les premiers mois de vie, éclairant des dimensions sociales de l’enfance néolithique rarement accessibles autrement.

Ce projet soutenu par Arpamed a permis de franchir une étape importante dans l’étude de l’enfance et de la santé au début de l’histoire humaine. En combinant des approches paléo‑biologiques classiques et des techniques d’imagerie médicale avancées, les chercheurs ont non seulement documenté des cas de scorbut néonatal chez des nourrissons d’il y a près de 9 000 ans, mais aussi exploré des pratiques culturelles modifiant la forme du crâne.
Ces résultats apportent un éclairage inédit sur les risques sanitaires, les stratégies alimentaires, et les pratiques culturelles corporelles des populations néolithiques insulaires, contribuant à une meilleure compréhension des défis biologiques et sociaux rencontrés par nos ancêtres.
Le projet va se poursuivre avec de nouvelles analyses et publications qui permettront de préciser encore les interactions entre environnement, nutrition, santé infantile et culture dans les sociétés anciennes.
Les dons versés à Arpamed permettent de soutenir directement les projets et sont déductibles fiscalement, offrant ainsi un avantage aux mécènes tout en contribuant à la préservation du patrimoine méditerranéen.